Je reçois régulièrement des questions sur des affirmations qu'on entend partout : dans les podcasts de bien-être, dans les formations professionnelles, dans les manuels de développement personnel. "Le trauma est stocké dans le corps." "Ça se transmet génétiquement." "Il faut revivre ce qu'on a vécu pour s'en libérer."
Ces formules ont un vrai pouvoir rhétorique. Elles donnent l'impression que tout est enfin expliqué, que la science a tranché. Le problème, c'est que quand on remonte aux études, la réalité est beaucoup plus nuancée. Voici ce que la littérature publiée dans des revues à comité de lecture dit réellement sur six mythes très répandus autour du trauma.
Mythe 1 : "Le trauma est stocké dans le corps"
Cette affirmation est devenue un mantra, notamment depuis la popularisation des travaux sur la thérapie somatique et le titre du livre de Bessel van der Kolk. Cliniquement, l'idée est intuitive : les personnes traumatisées décrivent souvent des sensations corporelles, des tensions, des réactions physiques qui semblent déconnectées du contexte présent.
Mais en 2025, Scheeringa publie dans le BJPsych Bulletin une analyse critique des narratifs populaires autour du trauma. Sa conclusion est inconfortable : l'affirmation selon laquelle le trauma est "stocké" dans le corps au sens littéral manque de soutien empirique solide. Gentsch et Kuehn (2022), dans Brain Sciences, documentent bien des manifestations cliniques de ce qu'ils appellent les "mémoires corporelles", mais ils soulignent eux-mêmes que les mécanismes sous-jacents restent mal compris et que l'interprétation théorique dépasse souvent les données disponibles.
Les modèles de neurocircuiterie du PTSD, notamment ceux de Rauch, Shin et Phelps (2006) dans Biological Psychiatry, décrivent très bien comment l'amygdale, le cortex préfrontal et l'hippocampe sont impliqués dans les réponses au stress traumatique. Mais décrire une neurobiologie du trauma n'est pas la même chose que valider la métaphore du trauma "stocké" quelque part dans le corps comme un fichier sur un disque dur. Ces deux niveaux de lecture sont souvent confondus dans la vulgarisation, et c'est précisément là que le glissement se produit.
Cela ne veut pas dire que le corps ne joue aucun rôle. Ça veut dire qu'on ne peut pas présenter une métaphore comme si c'était un fait scientifique établi.
Mythe 2 : "Le trauma se transmet génétiquement"
L'idée que les traumatismes se transmettent de génération en génération a beaucoup circulé, notamment à travers le prisme des études sur les descendants de survivants de l'Holocauste ou de familles ayant vécu des génocides. C'est un sujet qui touche profondément, et les observations cliniques ne sont pas sans fondement.
Mais là encore, la nuance compte. Heard et Martienssen (2014), dans la revue Cell, distinguent soigneusement ce qui est démontré de ce qui reste spéculatif concernant l'héritage épigénétique transgénérationnel. L'épigénétique étudie des modifications de l'expression des gènes qui ne modifient pas la séquence ADN elle-même. Certains mécanismes épigénétiques peuvent effectivement être influencés par des expériences vécues, et des études sur des modèles animaux ont montré des transmissions sur une ou deux générations.
Yehuda et Lehrner (2018), dans World Psychiatry, ont documenté des corrélats épigénétiques chez des descendants de survivants de l'Holocauste. Leurs travaux sont sérieux et méritent d'être lus. Mais eux-mêmes soulignent les limites méthodologiques importantes : taille des échantillons, contrôle des variables environnementales partagées, difficulté à isoler l'épigénétique des transmissions comportementales et relationnelles qui se passent tout simplement dans le contexte familial.
Le risque, c'est de conclure trop vite que le trauma est inscrit dans les gènes qu'on transmet à ses enfants. La réalité est plus complexe, plus conditionnelle, et les preuves directes chez l'humain restent à ce jour insuffisantes pour soutenir des affirmations généralisées.
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Mythe 3 : "La dissociation signifie forcément qu'il y a eu un trauma"
Celui-là circule beaucoup dans les milieux de la santé mentale, y compris chez des praticiens. L'idée intuitive, c'est que si quelqu'un présente des épisodes dissociatifs, c'est nécessairement la trace d'un trauma sous-jacent qu'il faut aller chercher.
Lyssenko et al. (2018) ont publié dans l'American Journal of Psychiatry une méta-analyse portant sur la dissociation à travers l'ensemble du spectre des troubles psychiatriques. Le résultat est clair : la dissociation apparaît dans un grand nombre de troubles, notamment les troubles anxieux, les troubles de l'humeur, les troubles psychotiques, sans que le trauma en soit l'explication principale ou unique.
En d'autres termes, la dissociation est un symptôme transdiagnostique. La trouver chez un patient ne permet pas de conclure directement à un passé traumatique. Cette confusion peut avoir des conséquences cliniques sérieuses : orienter toute une thérapie vers la recherche d'un trauma inexistant, ou au contraire négliger d'autres explications pertinentes.
Mythe 4 : "On ne peut pas traiter un trauma s'il y a dissociation"
C'est une croyance qui a des conséquences concrètes sur les soins : si des thérapeutes pensent que la dissociation rend le traitement du PTSD impossible ou contra-indiqué, des patients peuvent ne pas recevoir les interventions dont ils ont besoin.
Hoeboer et al. (2020), dans BJPsych Open, ont étudié précisément la relation entre dissociation et résultats de traitement du PTSD. Zoet et al. (2018), dans European Journal of Psychotraumatology, sont arrivés à une conclusion similaire : le sous-type dissociatif du PTSD ne modère pas significativement l'issue du traitement.
Cela signifie que la présence de dissociation ne justifie pas d'exclure un patient des protocoles de traitement du PTSD qui ont fait leurs preuves. Des adaptations peuvent être nécessaires, le rythme peut devoir être ajusté, mais l'idée que la dissociation est un mur absolu face au traitement ne repose pas sur les données disponibles.
Mythe 5 : "Il faut revivre le trauma pour guérir"
C'est peut-être le mythe le plus ancré culturellement, et l'un des plus lourds de conséquences. L'idée que guérir implique nécessairement de replonger dans le souvenir douloureux, de "tout faire remonter" pour s'en libérer, est présente dans beaucoup de représentations populaires de la thérapie.
Les données pointent dans une autre direction. Resick et al. (2017) ont publié dans JAMA Psychiatry un essai contrôlé randomisé sur la Cognitive Processing Therapy, une thérapie cognitivo-comportementale pour le PTSD. Une version de ce protocole retire délibérément le composant de récit détaillé du trauma et reste efficace. La méta-analyse de Cusack et al. (2016) dans Clinical Psychology Review confirme que plusieurs traitements du PTSD avec un niveau de preuve élevé ne requièrent pas de reviviscence intensive du souvenir traumatique.
Cela ne signifie pas que le travail sur la mémoire traumatique est inutile. Ça signifie que ce travail n'est pas nécessairement la condition sine qua non de la guérison. Des approches centrées sur les cognitions, les comportements, la régulation émotionnelle peuvent être tout aussi efficaces pour certains patients.
Mythe 6 : "Les souvenirs traumatiques sont refoulés et doivent être récupérés"
C'est probablement le mythe le plus documenté et le plus discuté dans la littérature académique. L'idée que des souvenirs traumatiques intacts seraient enfouis dans l'inconscient et pourraient être récupérés tels quels par une technique thérapeutique est solidement contestée depuis les travaux de Elizabeth Loftus.
Loftus (1996) a montré de manière répétée que la mémoire humaine est reconstructive, pas reproductive. Elle ne fonctionne pas comme un enregistreur vidéo. Elle est susceptible d'être influencée, modifiée, voire créée sous l'effet des suggestions, des attentes, du contexte thérapeutique. Les faux souvenirs ne sont pas rares : ils peuvent être induits sans intention malveillante, simplement par le fait qu'un thérapeute suggère implicitement la possibilité d'un souvenir caché.
Otgaar et al. (2021) dans Perspectives on Psychological Science documentent que la croyance au refoulement inconscient persiste largement chez les thérapeutes, en décalage avec ce que la science cognitive de la mémoire indique. Mangiulli et al. (2022) dans Clinical Psychological Science ont conduit une revue critique des cas d'amnésie dissociative et concluent que les preuves empiriques solides restent rares. Schemmel et Volbert (2025) dans Current Opinion in Psychology examinent spécifiquement les croyances des thérapeutes sur la mémoire traumatique et soulignent la persistance de représentations non alignées avec la littérature.
Iyadurai et al. (2019) dans Clinical Psychology Review apportent un éclairage supplémentaire sur les intrusions mémorielles : ces souvenirs ne sont pas "refoulés", ils sont souvent intrusifs et trop présents, ce qui est presque l'inverse du modèle du refoulement.
Ce que ça change concrètement pour la pratique
Je ne partage pas ces références pour dire que tout ce qui est populaire est faux, ni pour invalider les expériences subjectives des personnes qui vivent avec un trauma. Je les partage parce que la distinction entre ce qu'on croit et ce qu'on sait a des conséquences réelles, notamment pour les personnes qui cherchent de l'aide.
Un thérapeute qui croit qu'il faut récupérer des souvenirs refoulés peut orienter une thérapie d'une façon qui n'aide pas, voire qui fait du mal. Un thérapeute qui pense que la dissociation rend le traitement impossible peut priver un patient d'une intervention efficace. Ce n'est pas un débat abstrait.
Lire les études primaires, pas seulement les vulgarisations, rester honnête sur ce qu'on ne sait pas encore, et distinguer une métaphore cliniquement utile d'un fait scientifique établi : c'est ce que j'essaie de faire, et c'est ce que j'encourage à faire.