Je sais que venant d'un psy, ce que je vais dire peut sonner étrange. On nous demande d'accompagner, pas de bousculer. Mais il y a une vérité que je veux poser clairement : accompagner quelqu'un vers une réalité qu'il évite depuis des années, c'est aussi du soin. C'est souvent le soin le plus difficile à donner, et le plus utile.
Ce texte est ce que je n'ai pas eu le temps de dire dans le reel. Je le développe ici parce que certains sujets méritent plus que 30 secondes.
Ce que signifie vraiment 'bousculer' dans un accompagnement
Il y a une confusion fréquente entre confort thérapeutique et complaisance thérapeutique. L'alliance thérapeutique, oui, c'est fondamental. Rester dans la relation quand c'est inconfortable, tenir, ne pas fuir, tout ça j'en ai parlé ailleurs. Mais tenir dans la relation ne veut pas dire valider toutes les narrations que la personne s'est construites pour ne pas avoir à regarder en face ce qu'elle évite.
Bousculer, ce n'est pas agresser. C'est poser une question que la personne n'a pas osé se poser elle-même. C'est rendre visible ce qui était maintenu dans l'angle mort. Selon plusieurs travaux sur l'alliance thérapeutique, notamment ceux de Bordin (1979) dont le modèle reste une référence dans la recherche en psychothérapie, la relation thérapeutique efficace repose sur trois piliers : le lien, l'accord sur les objectifs, et l'accord sur les tâches. Il ne dit nulle part que le thérapeute doit éviter le friction utile.
Parfois, la chose la plus thérapeutique qu'on puisse faire, c'est de nommer ce que la personne sait déjà mais refuse de formuler.
À qui ce propos ne s'adresse pas : les contraintes réelles méritent un autre travail
Je veux être précis ici, parce que l'amalgame fait du tort. Je ne parle pas des personnes dont les contraintes sont réelles et structurelles. Les enfants à charge, le crédit immobilier, les responsabilités accumulées, la santé qui réduit les marges de manoeuvre. Ces situations méritent un travail d'acceptation, de réajustement, parfois de deuil. Pas une injonction au changement.
Une abonnée l'a dit mieux que moi dans les commentaires : elle traverse une maladie, une limitation physique, un épuisement psychique, et elle se retrouve noyée sous les injonctions à l'action qui viennent de toutes parts. Ce n'est pas à elle que je m'adresse, et c'est important de le dire. Il y a assez de discours de développement personnel qui confondent stoïcisme et brutalité, ou qui traitent les contraintes objectives comme de simples croyances limitantes à dépasser.
Si vos contraintes sont réelles, le travail n'est pas de changer de situation. C'est d'habiter la vôtre avec le moins de souffrance possible. Ce sont deux chemins complètement différents.
Accompagnement TPE et PME pour l'intégration de l'IA dans leur quotidien
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La phrase qui ressemble à de l'acceptation mais qui est peut-être de la peur
Je m'adresse à une autre catégorie de personnes. Celles dont la seule vraie contrainte est une phrase intérieure répétée en boucle : 'je trouverai pas mieux.'
Cette phrase a une texture particulière. Elle sonne humble. Elle sonne raisonnable. Elle sonne comme quelqu'un qui a mûri, qui ne court plus après des chimères. Mais dans beaucoup de cas, ce n'est pas de la maturité. C'est de la résignation. Et la résignation, quand elle reste non questionnée, finit par se déguiser en sagesse.
Un commentateur sous le reel l'a très bien formulé à travers le prisme de l'ego state theory : cette boule au ventre qui revient, c'est une partie de soi qui signale un danger. Plus on essaie de la faire taire, plus elle cherche d'autres voies pour se faire entendre. Le corps et le psychisme ne restent pas neutres face à une situation qui ne convient pas. Ils enregistrent.
Selon une étude publiée dans le Journal of Personality and Social Psychology, les personnes qui rationalisent leur stagnation en termes d'acceptation présentent des niveaux de regret anticipatoire significativement plus élevés à long terme que celles qui avaient pris le risque du changement. La peur du changement et la peur du regret ne s'annulent pas. Elles coexistent, mais avec des horizons temporels très différents.
La question que je pose n'est pas 'pourquoi tu restes ?' Elle est : est-ce que tu restes parce que tu l'as choisi, ou parce que tu as peur de ce qui se passe si tu pars ?
Le coût invisible de ne pas changer
Je ne dis pas que changer est facile. Je ne vends pas une vision naïve du changement comme libération immédiate. Changer coûte quelque chose. Il y a une perte, une période de déstabilisation, une incertitude réelle. J'en ai déjà parlé dans d'autres contextes : ce qui est là aujourd'hui a eu une fonction, et vouloir le transformer sans reconnaître cette fonction revient à demander à quelqu'un de jeter quelque chose qui l'a protégé.
Mais ne pas changer a aussi un coût. C'est juste un coût qui se paie différemment. En petites doses quotidiennes. En énergie dépensée à maintenir une situation qui ne convient pas. En opportunités qui ne se représentent pas indéfiniment. En distance progressive avec soi-même.
Dans un article publié dans The Lancet Psychiatry en 2023, des chercheurs ont mis en évidence que l'évitement chronique d'une source de mal-être identifié est associé à une augmentation du risque de troubles anxieux et dépressifs à trois ans, indépendamment de la gravité objective de la situation initiale. Ce n'est pas la situation qui crée le trouble. C'est souvent le maintien prolongé d'une dissonance entre ce que l'on ressent et ce que l'on fait.
Prendre une décision difficile coûte quelque chose. La différer aussi. La question est de savoir quel coût vous êtes prêt à assumer, et lequel vous assumez déjà sans l'avoir vraiment choisi.
Une question, pas une injonction
Je termine par ce point parce qu'il est central dans la façon dont je pense la psychoéducation sur les réseaux.
Ce que j'ai posté n'est pas un conseil. Ce n'est pas une injonction. Ce n'est pas 'tu devrais changer'. C'est une question posée à voix haute, dans l'espace que permet un format court, pour les personnes à qui elle peut résonner.
Peut-être que tu en avais besoin aujourd'hui. Peut-être dans six mois. Peut-être jamais. Les questions thérapeutiques ne fonctionnent pas sur commande. Elles trouvent leur moment. Et ce moment n'est pas le mien à décider : il appartient entièrement à la personne qui lit.
C'est ça la différence entre accompagner et imposer. Je pose la question. Ce que vous en faites, c'est votre travail, pas le mien.
Si ce type de réflexion vous intéresse et que vous cherchez un accompagnement concret pour votre organisation ou votre équipe sur les sujets de transformation et de prise de décision, je suis disponible via nachnouchi.com pour en discuter.